Petit retour en arrière. Dimanche 5 octobre 2008. La NASCAR Sprint Cup se rend sur le mythique circuit de Talladega pour la seconde fois de l’année. Après un rendez-vous âprement disputé, c’est Tony Stewart qui s’impose avec la polémique que l’on connaît. En effet, c’est le rookie Regan Smith qui a franchi la ligne d’arrivée en premier après avoir coupé la ligne jaune à l’intérieur pour dépasser Tony Stewart sans le toucher.

Par la suite, le jeune pilote de la DEI sera déclassé pour avoir été trop tendre avec lui-même et Tony Stewart. Mais dans sa manœuvre hésitante, Regan Smith a peut-être évité la création d’un carton monumental à l’arrivée des AMP Energy 500. Dimanche soir à Talladega, les images nous ont peut-être montré ce que nous aurions dû voir il y a six mois et demi si Regan Smith avait tenu sa ligne intérieure.

Carl Edwards et Brad Keselowski étaient alors en tête au moment de l’entrée dans le tri-ovale lors du dernier tour. Le pilote Chevrolet se décalait à l’extérieur avant de se rabattre et de plonger à l’intérieur de la Ford n°99. Exactement la même manœuvre que Regan Smith sur Tony Stewart en fin de saison dernière. Sauf que les pilotes ont retenu la leçon.

Keselowski a décidé de ne pas dépasser la ligne jaune alors que Carl Edwards défendait sa position en essayant de bloquer le rookie de la Phoenix Racing. Evidemment, les deux pilotes sont rentrés en contact et Edwards est parti en tête à queue avec un début d’envol.

Bien sur, ce crash a été accentué par le contact avec Ryan Newman qui a envoyé le pilote Ford dans un vol plané mémorable. Cela aurait également pu arriver l’année dernière puisque les pilotes étaient en paquet lors de la fin de ce rendez-vous d’automne.

D’ailleurs ce contact avec Ryan Newman aurait pu être bien pire. En effet le pilote de la Stewart-Haas Racing a touché Carl Edwards au niveau de son capot alors que l’arrière de la voiture du champion Nationwide 2007 était déjà bien loin au dessus du sol. S’il avait été dix centimètres plus haut, c’est le pare brise de Newman qui serait rentré en contact avec la roue arrière gauche de la Ford de la Roush Racing et les conséquences n’auraient peut-être pas été les mêmes.

La Ford a terminé dans les grillages de Talladega en faisant huit blessés dans le public à cause de débris volants un peu partout. Heureusement que les grillages ont tenu puisque dans le cas contraire, cela aurait tourné à la catastrophe avec un résultat que l’on ose à peine imaginer. Ce crash rappelle celui de Bobby Allison en 1987. Là aussi, on était passé très près de la catastrophe.

Et quid d’Edwards, Keselowski et Ryan Newman qui en auraient sûrement eu gros sur la conscience avec cette possible catastrophe humaine. On se souvient évidemment du Daytona 500 2001 avec Ken Schrader et Sterling Marlin qui s’étaient tenu responsables de la mort du légendaire Dale Earnhardt, alors qu’ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment. La situation était bien différente à Talladega mais le résultat aurait pu être le même. De quoi ruiner une carrière dans les feux de l’action.

Mais finalement, si la NASCAR n’avait pas pénalisé Regan Smith l’année dernière, tout cela se serait peut-être bien fini et le vainqueur aurait été le même. Si le règlement demeure le règlement, la sécurité doit être privilégiée, ce que la NASCAR ne cesse de dire. Mais Regan Smith a perdu une victoire en voulant jouer la sécurité. Brad Keselowski non, mais la sécurité en a pris un coup.

Il n’y a pas de pilotes à blâmer dans cette action, chacun défendait logiquement sa position. Edwards a essayé d’intimider Keselowski mais s’est finalement fait prendre à son propre jeu. Sortir indemne d’un tel crash est évidemment une excellente nouvelle.

La NASCAR avait particulièrement travaillé sur la sécurité avec la COT. Les crashs exceptionnels depuis les débuts de cette voiture ont rapporté que cet objectif était rempli. Carl Edwards à Talladega et Michael McDowell au Texas lors des qualifications en 2008 ont sûrement pris le carton de leur vie dans leurs accidents respectifs, pourtant ils s’en sont sortis sans aucune égratignure.

C’est peut être cela qui incite les pilotes à prendre plus de risques. Il n’est pas rare de voir deux pilotes s’échapper du peloton, collés l’un à l’autre pendant un tour complet à quasiment 200 mph, ce qu’il était impossible de faire avec l’ancienne voiture où l’avant de la voiture suiveuse avait une fâcheuse tendance à passer sous l’arrière de la voiture suivie. Avec la COT, ce problème ne se pose plus. Du coup, tout le monde pousse de partout et un peu n’importe comment dans quelques cas.

Toujours dans le même souci de sécurité, la NASCAR avait imposé les plaques de restrictions sur les superspeedways de Talladega et Daytona après le record en qualifications de Bill Elliott dans l’Alabama : 212.809 mph en 1987 soit 342.4 km/h de moyenne sur un tour.

Ces plaques de restriction devaient permettre de réduire la vitesse des voitures. Objectif atteint : aujourd’hui, il est assez rare que les voitures dépassent les 200 miles par heure, mais nous avons maintenant des courses en paquet sur les circuits à moteurs bridés. Ceci est très impressionnant et les fans sont conquis, mais c’est également très dangereux. Un écart et quinze voire vingt voitures peuvent être accidentées. Le risque à toujours été présent en sport automobile, mais les courses en paquet ne font qu’augmenter ce risque naturel.

S’il y a également une chose à retenir, c’est que le public adore ce type de course, mais c’est déjà beaucoup moins le cas du côté des pilotes qui n’hésitent pas à critiquer le système. C’est notamment le cas de Mark Martin qui a toujours été contre ce type d’épreuve et qui le clame haut et fort. Ce n’est d’ailleurs pas le seul à détester ce type de pistes. Piloter dans des conditions que l’on apprécie peu n’est pas le meilleur moyen de produire le meilleur des pilotages. Cela se voit très bien à Talladega puisque les big ones sont omniprésents (pas moins de deux hier soir).

C’est pour cela que pas mal d’observateurs et de pilotes militent pour des changements lors de ces courses, surtout à Talladega. Il serait dommage de les interdire purement et simplement, mais il faut bien reconnaitre que des évolutions s’imposent pour éviter que des accidents comme celui de Carl Edwards ne se reproduisent encore.

Ce circuit fait peur, certains pilotes ont l’impression de vivre un calvaire de tous les instants. Se retrouver au milieu d’un peloton de fous furieux avec des voitures partout autour de soi n’a effectivement rien de très rassurant. Le nouveau revêtement de Talladega étant totalement lisse, il n’y a quasiment plus aucun problème de tenue de route. Du coup, tout le monde fonce, et certains un peu trop.

Talladega propose une configuration unique et une piste bien plus large que Daytona. Il est en effet assez rare de voir trois voitures de front en Floride alors qu’à Talladega, cela n’a rien de surprenant et les voitures sont beaucoup plus proches les une des autres. Sur le plus grand ovale de la saison, le bump draft est légion alors qu’à Daytona, les voitures se suivent mais sans vraiment être collées les une aux autres.

Voici ce que pense Carl Edwards de ce type de course :
« Avec un peu de chance, ils (la NASCAR) pourront trouver quelque chose qui puisse changer ce type de courses. Je pense que rien ne changera s’il n’y a pas de morts, puis on réfléchira à une évolution, c’est aussi simple que cela. » « Qu’aurait-on fait si ma voiture avait terminée dans les tribunes en tuant 25 personnes ? Je ne pense pas que j’aurai pu continuer à vivre si ça avait fini comme cela. » déclarait le pilote Ford à propos de son accident.

De son côté, Jim Hunter, vice président de la communication de la NASCAR, est en désaccord avec Carl Edwards. « C’est un circuit énorme, très rapide, aucun doute » déclarait Hunter à propos de Talladega. « Mais nos pilotes sont des professionnels, ils connaissent les limites. C’est à eux de faire attention. Lorsqu’il y a de gros accidents, c’est quasiment toujours la faute d’un pilote trop agressif, le matériel n’y est pour rien là dedans ».

D’un côté, les pilotes veulent plus de sécurité et s’en remettent à la NASCAR alors que cette dernière demande aux pilotes de faire des efforts. Voilà l’histoire du serpent qui se mord la queue. Personne n’a vraiment tort dans cette histoire, mais des décisions doivent absolument être prises dans le futur avant qu’un drame se produise.

L’accident mortel d’Ayrton Senna en Formule Un avait au moins eu le mérite d’apporter plus de sécurité à ces monoplaces. Celui de Dale Earnhardt avait permis d’enfin sécuriser les circuits (notamment avec les SAFER walls, les murs absorbeurs de chocs) et de mettre en route le projet de ce qui est devenu la COT.

Quelle que soit la série, les pilotes demandent toujours plus de sécurité. Mais à chaque fois, il faut au moins la disparition d’une légende pour que les organisateurs en prennent conscience. Aujourd’hui en NASCAR, seul le Talladega Superspeedway semble concerné. Cela ne représente que deux rendez-vous par an pour la NASCAR Sprint Cup, mais ce n’est pas une raison pour ignorer le problème.

Ce bras de fer entre la NASCAR et les pilotes n’est sûrement pas prêt de se terminer.