Spin and win : la méthode Sullivan

C’est l’histoire d’un beau gosse.
Une « gueule », comme on les imagine plus sur les tapis rouges d’Hollywood que dans les garages d’Indianapolis.
C’est l’histoire de Danny Sullivan.

« Hollywood Danny ».

Fils d’un entrepreneur de Louisville, Kentucky, Daniel John Sullivan III passe ses jeunes années à se chercher. Il part à New York et enchaîne les petits boulots, de serveur à chauffeur de taxi. Inquiet pour l’avenir de son fils, le papa de Danny charge un ami de la famille, Frank Faulkner, un pédiatre renommé, de sonder le fiston. Danny expose alors son projet professionnel : il veut devenir pilote !

Cela tombe bien, Frank Faulkner a des relations. Il connait personnellement Ken Tyrrell et c’est sur les conseils du grand Ken qu’il inscrit l’aspirant-pilote à l’école de pilotage de Jim Russell.

L’histoire ne dit rien sur la réaction du papa. Toujours est-il que le gamin embarque pour l’Angleterre, pour démarrer une carrière qui l’amènera à la F1 en 1983 avec l’équipe de… Ken Tyrrell.

Suite aux cours chez Jim Russell, Danny débute dans les formules de promotion anglaises, de la Formule Ford à la F3 où il remporte plusieurs victoires. Malheureusement, par manque de budget, le parcours manque de prendre fin après la F3. Danny est contraint de repartir pour les Etats-Unis.

Alors qu’il est sur le point d’embarquer sur un chalutier pour l’Alaska, Danny Sullivan fait une seconde rencontre primordiale après celle de Frank Faulkner quelques années plus tôt : il entre en contact avec Garvin Brown, partenaire dans une équipe de Can-Am. Les deux hommes sympathisent et la carrière de Sullivan peut enfin rebondir.

Danny Sullivan fait ses débuts en championnat CART en 1982. Des débuts pour le moins fracassants : Danny termine troisième de sa première course dans la discipline sur le circuit de Road Atlanta. Le meilleur résultat jamais obtenu par un rookie en Formule Indy. Ce n’est qu’en 1992 que Stefan Johansson égalera ce résultat avec une troisième place pour ses débuts à Detroit sur une Penske du Team Bettenhausen. Pour l’anecdote, les chemins de Johansson et de Sullivan s’étaient déjà croisés par le passé : à l’époque des vaches maigres de la F3, Stefan avait en effet succédé à Danny sur …le canapé des journalistes Ian Phillips et Chris Witty !

Pendant l’intersaison 1982-1983, Danny est invité par Ken Tyrrell à un test F1 sur le circuit Paul Ricard. La concurrence est sérieuse, avec notamment Piercarlo Ghinzani, Chico Serra et…. Stefan Johansson. Sullivan impressionne Ken Tyrrell, alors que celui-ci n’attendait pas grand-chose du test.

Ken Tyrrell (dans Auto Hebdo) : « Je suis vraiment surpris par cette performance et encore davantage par la rapidité d’adaptation de ce pilote. Ses trajectoires sont parfaites et ses freinages surprenants. Premier contact avec la F1, premier contact avec le Ricard… Spectaculaire. »

En plus, il ne déplairait pas à Benetton, sponsor principal du team, d’avoir un pilote américain dans les rangs. Danny est donc engagé pour 1983.

Malheureusement, la saison de Danny en F1 est décevante : la Tyrrell est fragile comme du verre. Alors que Michele Alboreto parvient à tirer son épingle du jeu lors de quelques courses, Danny souffre. En fait, seules deux courses lui souriront en 1983. Il finit 5ème à Monaco, marquant ses premiers – et uniques – points en championnat. Mais c’est surtout lors de l’épreuve hors championnat disputée à Brands Hatch qu’il marque les esprits. Danny termine second, après s’être battu avec acharnement contre Keke Rosberg durant toute la course.

Malgré cela, la carrière de Danny Sullivan en F1 s’arrête à la fin de cette première année. Entre une seconde saison sur un matériel de second plan et un retour en Indycar dans une écurie de pointe, le choix de Danny est aisé. Il signe avec Doug Shierson pour 1984.

Le retour en Indy est d’abord décevant. Shierson aligne un châssis maison. Puis l’équipe opte pour un châssis Lola et c’est le déclic. Danny s’impose à Cleveland, à Pocono et à Sanair. A la fin de l’année, il est quatrième du championnat, le titre revenant à un Mario Andretti dominateur (6 victoires et 8 poles sur une Lola Beatrice).

C’est également lors de cette saison que la carrière de Danny prend un tournant décisif. Lors de l’épreuve de Sanair, Rick Mears fracasse sa Penske contre le muret qui sépare la piste des stands. Les deux jambes broyées, Mears sera indisponible de longs mois, libérant une place dans la meilleure équipe du championnat Indy/CART. Sullivan est ainsi recruté par Roger Penske pour 1985. La légende est en marche.


© Indianapolis Motor Speedway

Indianapolis 500.

La plus grande course du monde. La course qui peut justifier à elle seule une carrière entière en sport auto (demandez à Arie Luyendyk ou Buddy Rice ce qu’ils en pensent). Celle que tous rêvent d’accrocher à leur palmarès.

Pour Danny Sullivan, 1985 sera la bonne année. Mais outre la victoire, c’est surtout la manière avec laquelle il l’a obtenue qui restera dans la légende d’Indy.

Nous sommes au 120ème tour. Danny vient de prendre la tête à Mario Andretti. Le grand Mario ne s’en laisse pas compter. A cette époque, la zone à l’intérieur de la ligne blanche qui borde la partie inférieure du virage fait encore partie de la piste. Andretti ne fait pas de cadeaux à Sullivan et le force à empiéter nettement à l’intérieur de cette zone.

Danny ne se laisse pas intimider. C’est lui qui sort en tête du virage, mais au début de la ligne droite, sa monoplace louvoie dangereusement. Un coup à droite, un coup à gauche, Danny ne peut rien faire et il part en tête-à-queue. A cette vitesse, sur le circuit d’Indy, une telle figure est toujours synonyme de violent contact avec le mur.

Il n’en sera pourtant rien. La monoplace part dans un impressionnant 360° dans un grand panache de fumée, mais Danny parvient à la récupérer. Alors que le public est debout, que le speaker hurle « unbelievable » dans son micro, Danny prend la voie des stands pour changer ses pneus détruits.

Vingt tours après, Sullivan reprend la tête de la course à Andretti. Il ne la lâche plus jusqu’à l’arrivée et passe la ligne en « true American hero ».

Danny Sullivan : « J’ai dû revoir les images un million de fois depuis et à chaque fois j’ai des palpitations. Je me dis qu’il n’y a aucune chance que je m’en sorte. Normalement, ce n’est pas possible de partir en tête-à-queue à Indy et de s’en sortir. Je me rappelle m’être dit sur le moment « zut, j’ai pris la tête à Indy et j’ai tout fichu en l’air avec ce tête-à-queue. ». C’était vraiment stupide. ».

« Cette course a fait toute ma carrière. J’ai gagné Indy 500 en battant Mario Andretti dans un duel. Et c’est quelque chose qui compte pour le public ».


© Indianapolis Motor Speedway

Trois ans après, toujours pour le compte du Team Penske, Danny Sullivan décrochait le titre de champion CART, atteignant le point culminant de sa carrière. Il continuera à rouler jusqu’en 2004, disputant une dernière saison complète en FIA GT au volant d’une Ferrari 550 Maranello aux côtés de Thomas Biagi et de John Bosch.

Il n’est pas peu dire que la victoire à l’Indy 500 1985 aura propulsé Danny Sullivan vers la piste aux étoiles, d’autant plus que le pilote réside à Aspen, station de ski à la mode, et fréquente de nombreuses stars de cinéma. Attirés par son physique de jeune premier et sa célébrité naissante, les studios hollywoodiens s’intéresseront au pilote américain, qui fera une apparition dans plusieurs productions, dont le film « The Doors » réalisé par Oliver Stone.

Son rôle le plus important reste celui de Danny Tepper, pilote accusé du meurtre d’une prostituée, dans un épisode de la série culte des années 80, « Miami Vice ». L’épisode « Florence Italy » se déroule lors du GP de Miami IMSA et reste un incontournable pour tout fan de sport auto, non pour son scénario un tantinet bancal, mais pour les images de cette course célèbre dans les années 80 (on y voit notamment la Porsche Löwenbrau de Derek Bell ou la March d’Emo Fittipaldi).

Aujourd’hui, Danny Sullivan est toujours présent sur la scène automobile mondiale. Habitué du meeting de Goodwood, Danny a également joué le rôle de commissaire de piste FIA sur deux Grand Prix F1 cette saison.

Mais 25 ans après, pour tous ceux qui étaient dans les tribunes ce jour de mai 1985, il reste toujours le génial pilote qui a remporté les 500 Miles d’Indianapolis après avoir récupéré de main de maître sa monoplace en perdition.

Ce jour où Hollywood Danny est définitivement entré dans la légende.

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