Histoire de l’IRL (1/3) : naissance d’un conflit

Retour en 1994. Nous sommes au mois de mars à Surfers Paradise lors de l’ouverture de la saison 1994 d’IndyCar. Nigel Mansell auréolé de son titre de champion est qualifié en première ligne aux côtés de Michael Andretti, revenu après son passage dans le monde impitoyable de la Formule Un. Le soleil était présent pour cette première course de la saison et si tous les ingrédients semblaient réunis pour que la fête soit au rendez-vous, une bombe venait d’être lâchée… Une nouvelle série de monoplace pourrait être créée afin de concurrencer l’IndyCar régie par le C.A.R.T. !

A la tête de cette initiative, le Président de l’Indianapolis Motor Speedway, un certain Tony George. Insatisfait depuis de nombreux mois (de l’aveu de ses propres mots) par la tournure que prenait l’IndyCar avec l’arrivée de pilotes étrangers, la multiplication des courses routières et urbaines et la domination de quelques écuries fortunées, George voulait revenir aux racines de la monoplace américaine. En clair son objectif était d’attirer plus de pilotes américains, de proposer des pistes faisant référence à l’histoire de la course US (en clair une majorité d’ovales) et de maîtriser les coûts pour permettre aux petites écuries de concourir équitablement face aux structures les mieux équipées.

Du côté de l’IndyCar, son Président ne se montrait pas étonné par cette décision :
Ces dernières années, l’écart n’a cessé de grandir entre la philosophie de l‘Indycar et celle du Speedway.“, déplorait Andrew Craig. Mais à ce moment il était loin de se douter que George avait déjà bâti son projet presque intégralement. Malgré plusieurs réunions permettant à Craig et George de mettre à plat les problèmes de l’IndyCar et de trouver des solutions, il n’en fût rien et le Président de l’IMS, n’écoutant que son cœur, décida de stopper toute discussion avec le Président de l’IndyCar. La guerre était déclarée !

Lors d’une interview, Andrew Craig n’hésitait pas à pointer du doigt les “fausses” raisons qui poussaient George à créer un championnat parallèle.
Ce ne sont pas les coûts ou le lieu des courses. C’est nous contre l’USAC (ndlr : l’organisme choisi par George pour régir son propre championnat) en termes de gestion du sport. Ce qui a été proposé par Tony est qu’il dirige notre série et il n’en a pas le droit. Les propriétaires ne sont pas intéressés par la série de Tony.

De plus, sûr de son fait, Craig ajoutait que si les deux séries en venaient à se battre sur le terrain de la communication, le CART l’emporterait.
Je pense que j’ai plus d’expérience dans le marketing du sport que n’importe qui ici.

Durant les mois qui suivirent, tout n’était que diffusion de communiqués de presse par Tony George. De la nomination du comité dirigeant en passant par des rumeurs de calendriers (Indianapolis, Charlotte, Atlanta, Loudon, Phoenix et Watkins Glen figuraient parmi les pistes les plus citées) jusqu’au 8 juillet 1994 où l’Indy Racing League était officiellement créée. Lors de cette annonce, tous les espoirs étaient de mise. L’IRL allait attirer de nombreux nouveaux motoristes, les coûts seraient maîtrisés dans le temps et beaucoup d’écuries et de pistes se seraient déclarées prêtes à rejoindre Tony George. Ah oui dernier élément de taille, George assurait qu’il y aurait une ou plusieurs pistes routières au calendrier de la première saison 1996. On connaît tous la suite avec un calendrier ne proposant que des ovales jusqu’en 2005…

Ce 8 juillet 1994 restera comme une date marquante de l’histoire de la monoplace américaine. En effet en plus du nouveau visage qu’allaient prendre les courses de “style Indy”, un nouveau désaccord naissait de cette décision : l’utilisation du nom “IndyCar”.


Déposé en 1992 par l’Indianapolis Motor Speedway aux registres des marques, le championnat IndyCar se voyait donc contraint de se renommer “IndyCar World Series” jusqu’à la fin de la saison 1996. La bataille gagna les tribunaux plus d’une fois et au final les juges rendirent la décision suivante : le CART devra abandonner le terme “IndyCar” tandis que l’Indy Racing League ne pourra pas l’utiliser avant 2003. Désormais, on faisait références aux compétitions de monoplaces américaines en parlant de courses de “style Indy”.

Après deux luttes concernant d’abord la prise de pouvoir de la série et ensuite son appellation, un troisième désaccord pointait rapidement le bout de son nez : la participation aux 500 Miles d’Indianapolis. Très en colère contre les dirigeants du CART, George décidait de tout faire pour leur faire mordre la poussière. Et ce qui au départ n’était qu’une différence d’opinion sur le futur de la monoplace US, tournait rapidement au conflit d’égos. Ainsi George décidait de réduire le nombre de places disponibles pour les inscrits à l’Indy 500. Auparavant les 33 places étaient ouvertes à tout compétiteur suffisamment rapide pour se qualifier. A partir de 1996, George décida de réserver 25 places pour les participants au championnat IRL (qu’ils ne fassent qu’une course ou le championnat complet), ne laissant que huit emplacements aux “autres” inscrits. En d’autres termes, tout était mis en place pour repousser une éventuelle participation des membres du CART à la plus prestigieuse des courses automobile du monde.

En réponse à cette attaque, le CART décida de créer sa propre course ultime de la saison. Elle aussi sera d’une distance de 500 miles sur un SuperSpeedway offrant des vitesses ahurissantes. Elle aussi sera organisée le dernier week-end du mois de mai. Et c’est ainsi que les US 500 sont nés sur l’ovale du Michigan. En réponse à cette annonce, l’IRL publiait rapidement un communiqué dans lequel, elle n’hésitait pas à accuser le CART de porter atteinte à la monoplace US… Voici le contenu de ce communiqué :
L’Indianapolis Motor Speedway et l’Indy Racing League sont au courant de l’annonce du 18 décembre 1995 à Chicago par le Championship Auto Racing Teams.

En réponse, nous pouvons seulement dire que nous sommes déçus par cette action et son impact négatif sur la monoplace en Amérique du Nord. L’action du CART pourrait diminuer les opportunités des écuries et des pilotes à participer à la plus prestigieuse des compétitions de sport automobile au monde, les 500 Miles d’Indianapolis.

En revanche ça ne change pas nos plans vis-à-vis de l’Indy 500 et du lancement de l’Indy Racing League, le championnat des ovales dessiné pour permettre la croissance et la stabilité à long terme de notre sport.

Les propriétaires d’écuries du CART et les pilotes ne sont pas bloqués pour participer à l’Indy 500 ou à l’Indy Racing League. Tous ont été invités à participer. Notre idée est que l’IRL puisse cohabiter avec le CART et ses courses, qui par ailleurs n’ont jamais inclus l’Indianapolis 500 organisé par l’USAC (ndlr : le CART organisait toutes les courses du championnat sauf l’Indy 500 qui est resté sous l’égide de l’USAC après la première scission entre le CART et l’USAC en 1979). Aussi bien par son changement de règlementation que par le conflit de calendrier, le CART a crée un choix malsain de ‘tout ou rien’ pour la communauté de fans.

L’IRL a été créée pour l’inclusion et non pas pour l’exclusion, et certainement pas pour être en conflit direct ou pour remplacer toute autre série déjà en place. En guise de fin, les invitations aux 500 miles d’Indianapolis de 1996 sont toujours ouvertes à ceux pris dans la toile de cette annonce.

Jusqu’à présent les deux entités parlaient uniquement de leurs propres intérêts mais qu’en était-il des spectateurs ? En réponse à la lutte fratricide que se livraient le Speedway d’Indianapolis et l’IndyCar, des fans décidèrent en juillet 1995 (soit un an après la création de l’IRL) de former une association afin de défendre leurs intérêts : le “Fans United to Save Indy” (Fans Unis pour Sauver Indy) était né. Présent dans 44 états des Etats-Unis et dans cinq pays, l’association avait pour objectif initial de lutter contre la nouvelle procédure de participation à l’Indy 500. Mais rapidement, son rôle allait grandir pour défendre les intérêts d’une série unifiée. Voici un extrait du communiqué publié lors de la création de FUTSI.

Nous pensons que ça diminuera sérieusement la qualité des 500 miles. Les fans de courses de ‘style Indy’ de tout le pays qui ont discuté de ce sujet sont tous contre cette règle et contre tous les autres développements. Nous espérons informer beaucoup de fans sur ce qu’il est en train de se passer et nous voulons passer le message aux acteurs et spécialement aux sponsors de ce sport sur ce que ressentent les spectateurs. Et si tout va bien, la pression des fans pourra sauver l’Indianapolis 500 tel que nous le connaissons. Le sport est fait pour les fans après tout.”

Les 500 miles d’Indianapolis ne sont pas juste une course, c’est LA Course et si les voitures les plus rapides ne participeront pas, alors ça deviendra quelque chose de différent, quelque chose de moins bien.

A travers ce communiqué, nous pouvons saluer l’esprit visionnaire de ce groupe de personnes dont l’implication les a même mené à conduire une manifestation le 4 novembre 1995. En lisant leurs revendications, on se dit que le groupe FUTSI avait tout compris. En se replaçant dans le contexte, il apparaît évident que le paysage de la monoplace US était en train de prendre un virage radical. Et comme dans tout conflit où les intérêts passent après les égos sur-dimensionnés de leurs géniteurs, le résultat allait s’avérer désastreux dans les années à venir.

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